Je suis né et j’ai grandi à La Chaux-de-Fonds et ce fut une chance. Je ne suis malheureusement pas certain que les enfants qui naissent de nos jours pourront en dire autant. Alors bien sûr, chaque époque est différente et l’opulence de façade des années 80-90 laisse place à une réalité nettement moins agréable et facile à vivre. Je ne minimise d’ailleurs pas l’ampleur de votre tâche, je ne fais que déplorer la façon dont vous la menez.

Si vous-mêmes êtes nés et avez grandi à La Chaux-de-Fonds, vous ne pouvez ignorer l’importance que le Musée d’histoire naturelle et le zoo du Bois du Petit Château ont eue sur votre enfance. Vous ne pouvez nier que ces deux institutions sont, et de loin, les plus importantes de la ville pour la population : elles font partie de son ADN pour reprendre l’expression de l’un d’entre vous. Ce que vous oubliez en revanche, c’est qu’elles sont indissociables et que nous ne pouvons nous passer de l’une d’entre elles.

Ce qu’elles ont offert pendant des décennies, gratuitement ou pour une modique somme, est unique. Une masse de savoir, de connaissances, un puits presque sans fond de découvertes et de rêves. Et un potentiel gigantesque à occuper les journées et les weekends de familles entières, été comme hiver. Aujourd’hui, vous semblez être frappés d’amnésie en décidant d’abandonner un projet porteur, novateur et essentiel pour une ville de la taille de La Chaux-de-Fonds, et en vous séparant de son directeur dont je me demande bien ce que vous avez à lui reprocher à part son salaire mensuel tant son enthousiasme et ses idées ont largement contribué à faire vivre les lieux et à faire rayonner l’image de la ville loin à la ronde (nous y reviendrons), comme jamais auparavant.

Je suis un citoyen qui vis et travaille en plusieurs endroits du monde (je vous écris d’ailleurs d’un de ces coins du monde, d’où le format de la missive), mais qui toujours reviens à La Chaux-de-Fonds, qui suis toujours revenu à La Chaux-de-Fonds. Parce que n’en déplaise à bon nombre d’Helvètes, c’est une ville vivante et fourmillante, intéressante, ouverte sur l’avenir. Vos décisions sont en train de l’enterrer.

Au retour d’un voyage professionnel en octobre dernier, j’ai découvert avec consternation l’abandon du projet Zoo-Musée dans la presse. Non contents de jeter à la poubelle un projet aussi nécessaire que celui-ci, vous avez eu la sournoiserie de ne pas oser en parler au parterre de journalistes, mais de simplement glisser l’information dans votre communiqué. Un peu comme si vous craigniez d’être égratignés par quelques pertinentes questions. Effacer des années de travail, des décennies de collecte du savoir, déposséder la ville d’un bien et outil nécessaires en un claquement de doigt sans même oser affronter votre décision est hélas bien lourd de conséquences. Et une insulte pour tous les collaborateurs de ces deux institutions qui les font vivre de façon admirable avec des moyens minuscules depuis des années.

Que dire désormais de ce « choix douloureux » de ne pas reconduire le contrat d’Arnaud Maeder ? Quelle faute professionnelle grave a-t-il donc commise pour mériter d’être licencié (puisque c’est de facto d’un licenciement qu’il s’agit) ? Son poste n’a-t-il plus de raisons d’être ? Englués dans votre logique d’économies, vous ne donnez même pas la chance à M. Maeder de trouver une solution externe pour sauver le projet qu’il a porté à bout de bras depuis bientôt 10 ans et à qui on ne peut absolument pas reprocher sa non réalisation. Surtout, une fois de plus, vous êtes frappés d’amnésie : aucunes institutions n’ont autant fait parler d’elles et donc de la ville (et, une fois n’est pas coutume, en bien) que le MHNC et le Bois du Petit Château depuis une dizaine d’année, et M. Maeder en est largement responsable. En abandonnant le projet de Zoo-Musée, en ne donnant même les moyens à M. Maeder et son équipe de chercher une solution externe, non seulement vous niez l’admirable travail de toutes ces personnes, mais en plus vous sacrifiez l’une des rares institutions à avoir fait rayonner La Chaux-de-Fonds bien au-delà de La Vue des Alpes, contribuant, comme si besoin était, à perpétuer l’image d’une ville à la dérive qui va petit à petit achever sa mue de Métropole Horlogère flamboyante en cité dortoir sans âme.

Depuis le début des affaires financières qui ont secoué notre cité, j’attends de voir quelles seront les mesures que vous prendrez pour tenter de redresser la barre, notamment si vous oseriez le pari du futur et du développement ou au contraire choisiriez le repli et l’enterrement en brandissant, notamment, la carte du frein à l’endettement pour justifier le gel de tout projet ayant une utilité autre que faire rouler des voitures sur des routes rutilantes, et également si vous alliez donner un signal fort à vos collaborateurs à qui vous demandez des efforts en coupant votre salaire de façon drastique.

Je me suis laissé dire que, mensuellement, la ville vous verse 15'000.-. Je me suis alors demandé si vous aviez besoin de cette somme pour faire vivre vos familles respectives et j’en suis arrivé à la conclusion que non. Sachant qu’aucun de vous n’a embrassé sa carrière politique pour des raisons financières, mais bien au contraire admirables d’engagement pour la collectivité, j’aurais trouvé adéquat que vous amputiez votre revenu d’un tiers. Je pense que chacun d’entre vous peut continuer de mener son existence confortable avec 10'000.- par mois "seulement". Alors bien sûr, ce ne sont pas les 300’000.- ainsi économisés annuellement qui auraient pu permettre de construire le Zoo-Musée, certes non. Mais cette somme aurait pu être utilisée pour conserver Arnaud Maeder et une partie de son équipe en leur donnant un mandat clair : vous avez 5 ans pour trouver 20 millions de francs auprès de mécènes, fondations, entreprises pour mener à bien le projet Zoo-Musée et pour identifier un moyen pour entreposer correctement les collections sans dommage pour elles. Un mandat clair, précis, concis, peu coûteux et, qui sait, pouvant solutionner une partie des problèmes financiers de notre ville, que vous auriez même pu utiliser à des fins de réélection en cas de réussite. Votre vision à court terme de la situation est extrêmement discutable.

Les collections et leur avenir sont un enjeu majeur dans la discussion. Je ne sais pas si vous avez vraiment conscience deleur potentiel pédagogique et de leur richesse et importance scientifiques, je n’en ai pas l’impression. Les mettre au rebut, c’est, une nouvelle fois, nier le travail incroyable et exemplaire de ceux qui les ont réunies puis s’en sont occupés. C’est nier la science purement et simplement, et oublier son aspect crucial sur le développement de votre population. Quant à suggérer de les faire vivre lors d’actions ponctuelles dans des lieux totalement inadaptés à leur exposition montre bien votre totale méconnaissance de ce que représentent ces trésors. C’est un peu comme si vous proposiez au Musée international d’horlogerie de présenter ses plus belles pièces lors du Marché de Noël, ou au Musée des beaux arts ses plus beaux tableaux aux Entilles Centre. Alors bien entendu, un okapi empaillé est bien moins « sexy » et vendeur pour les ultra-néo-libéraux que vous semblez être devenus qu’une Breguet ou qu’un van Gogh, mais sa valeur n’en est pas moins grande, elle est tout simplement inestimable.

Dans cette ère politique de la post-vérité, je n'ose imaginer que la solution que vous conservez dissimulée dans un coin de votre tête au sujet des collections est de les déplacer au Muséum d'histoire naturelle de Neuchâtel parce que vous estimez qu'un seul musée de ce type dans le canton est suffisant. Pas vous. Pas vous qui paradez avec tant d'entrain avec la population et l'haranguez pour défendre l'hôpital de la ville, combat malheureusement perdu d'avance et qui, s'il perdure, risque de conduire à la fermeture pure et simple de toute structure dans nos Montagnes. Je ne peux pas croire que votre présence en première ligne, banderole à la main, ne cachait qu'un but électoral et que désormais assis ou reconduit sur votre trône, vous vous détourniez du bon sens et des qualités qui ont séduit ceux qui vous ont choisis.

Une ville comme la nôtre vit de son tissu culturel, associatif, sportif et scientifique, dans le cas qui nous occupe, pas d'actions d'éclat qui voient son nom être inscrit en lettres flamboyantes à l'autre bout de la planète pour des retombées absolument nulles. Une ville comme la nôtre doit utiliser ce tissu si multiple et varié pour briller comme un phare, attirer le visiteur et, avant tout, offrir une qualité de vie à sa population. Rogner les budgets culturels, jeter aux oubliettes des projets porteurs et au potentiel économique futur non négligeable comme celui du Zoo-Musée est une aberration. Votre logique du tout économie me fait penser que la majorité de gauche qui est censée perdurer depuis plus d'un siècle a de facto pris fin avec cette nouvelle législature: serions-nous désormais gouvernés par 5 conseillers de droite ? Il est temps de revenir à vos fondamentaux et cesser cette dérive qui ne peut que conduire vers une sclérose de notre quotidien: notre ville se meurt, par vos décisions vous accélérez son agonie et sa transformation en une entité inintéressante et vide de contenu. Vous ne pouvez pas, vous ne pouvez plus, simplement compter sur l'incroyable résilience des Chaux-de-fonniers et du fourmillement de projets et d'idées qui les caractérisent et qui font et ont toujours fait la renommée cette ville. Vous devez soutenir et porter ces projets et idées, surtout maintenant que la situation est difficile. Je dois avouer que je peine à accepter vous voir tant vous réjouir lors de l'inauguration d'un centre wellness et ne pas utiliser ce moment pour trouver des solutions pour sauver l'essentiel.

En juin dernier, j’ai voté pour trois d’entre vous, mais j’avoue que si aujourd’hui je devais remplir un nouveau bulletin, je serais bien emprunté. Le courage en politique n’est pas simplement de guillotiner. Le courage c’est développer et créer. Chercher des solutions et ne pas se cacher devant la peur de le faire et leur apparente absence. Ne pas simplement cadavériser encore plus une ville au sommet de laquelle vous avez été élus pour en tenir le destin. J’ai la triste impression que vous avez perdu ce courage. Et les conséquences pour nous, habitants, et surtout nos enfants et petits-enfants, seront énormes.

En optimiste que je suis, je nourris l’espoir que cette longue missive vous fasse changer d’orientation, tout au moins que vous prendrez le temps de la lire en entier, d’y penser et d’y répondre. En tant que citoyen, je me devais de vous l’envoyer.

Veuillez recevoir, Mesdames, Messieurs, mes cordiales salutations,

Loïc Degen